Le miracle de l’horlogerie outre-Rhin

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Au lendemain de la chute du Mur, les manufactures de Saxe et de la Forêt-Noire ont ressuscité une certaine vision de la rigueur horlogère.

Sans la réunification entre Allemagne de l’Est et de l’Ouest, jamais le «made in Germany» horloger n’aurait pu reprendre son essor, tant sur le marché local qu’à l’export. Et sans un certain Walter Lange, la production de montres outre-Rhin n’aurait sans doute pas reconquis aussi vite ses lettres de noblesse. Lui qui, deux mois à peine après la chute du Mur de Berlin, décide de fonder à nouveau la maison de haute horlogerie créée par son arrière-grand-père, Ferdinand Adolph Lange, au mitan du XIXe siècle.

La Mega 1 de Junghans. Junghans

«Il n’existe pas de recette miracle ; cette renaissance post- rideau de fer est due à des circonstances qui se sont réunies, estime Arnd Einhorn, directeur de la communication de A. Lange & Söhne. D’abord politiques, avec la chute du Mur, ensuite humaines, avec la volonté de Walter Lange de relancer l’entreprise familiale. Il a redémarré de rien en 1990.» Entre les bombardements et le démontage des machines par l’occupant russe de la manufacture dont il portait le nom, il ne restait rien. «L’investissement des Länder de l’Ouest a été énorme, après la réunification, pour reconstruire les routes, les infrastructures. À cela se sont ajoutés d’importants financements privés, qui ont permis de rebâtir de nombreuses usines. Ce sont des milliards de marks allemands puis d’euros qui ont été investis à l’Est»», ajoute-t-il.

Le soutien suisse

La Little Lange 1 Moon phase 25th Anniversary, à affichage asymétrique atypique et au mouvement d’exception. Shone

Walter Lange a aussi pu compter sur le soutien de LMH (Les Manufactures horlogères, dont faisaient partie Jaeger-LeCoultre et IWC Schaffhausen). Le 24 octobre 1994, les quatre premiers modèles de A. Lange & Söhne nouvelle génération sont dévoilés. Parmi eux, la Lange One, à affichage asymétrique atypique et au mouvement d’exception. «La marque a été suivie, dès les premiers jours, par les collectionneurs, souligne Arnd Einhorn. L’approche consistant à transposer le passé dans les temps modernes, à garder des éléments de style traditionnel en développant des mouvements était excellente. Et ce, toujours avec le double assemblage, des finitions de qualité, des innovations… Nous avons encore des choses à réaliser, mais le temps joue pour nous, et ce qui a déjà été accompli en trente ans est un miracle.»

Pour se reconstruire plus vite, Lange mais aussi ses confrères germaniques ont pu étonnamment – et contrairement à l’horlogerie française – compter sur le soutien du «Swiss made» et, en particulier, des deux grands groupes Richemont et Swatch Group. Racheté par Richemont, quelques années à peine après sa résurrection, en 2000, A. Lange & Söhne compte aujourd’hui plus de 700 employés. De son côté, Swatch Group acquiert Glashütte Original dès 1994 pour la rebâtir et y réintégrer l’ensemble des savoir-faire horlogers, créant au passage à Glashütte un musée horloger renommé ayant déjà accueilli des centaines des milliers de visiteurs.

Côté Est, en Saxe, l’horlogerie allemande a connu son âge d’or dans cette même ville de Glashütte, au XIXe siècle, avec ses montres de poche et ses chronomètres de marine, ses mouvements bien finis, ses larges aiguilles, ses index lisibles et ses grands cadrans émaillés. À tel point que le label Glashütte Original est déposé dès 1916. La crise des années 1930 passera par là, obligeant la filière horlogère à se réorganiser. En 1934, celle-ci lance le calibre 58 dédié aux montres-bracelets. Ce mouvement sera produit à des centaines de milliers d’exemplaires pour habiller les poignets, entre autres, des soldats jusqu’à la chute du régime nazi. En 1945, cet appareil de production de masse sera intégralement démonté et transposé chez l’occupant russe.

Jouer la carte de l’innovation

Côté occidental, la manufacture Junghans rayonne depuis 1861 avec ses montres et ses horloges. Elle se trouve dans le cœur historique de l’horlogerie allemande, en pleine Forêt-Noire, depuis le départ des horlogers huguenots de France au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. En 1903, la marque accueillait 3 000 employés dans ses magnifiques bâtiments en espaliers, pour 3 millions de pièces produites par an. Durant la Seconde Guerre mondiale, épargnée par les bombardements de par sa situation géographique, elle demeure le seul horloger allemand à produire sans discontinuer.

En 1956, au faîte de sa gloire, la marque est même le troisième fabricant mondial de chronomètres, après… Rolex et Omega! Ses montres dessinées par Max Bill, au style épuré, hérité du mouvement Bauhaus qui a marqué le design des fifties, n’ont pas pris une ride. Il faudra la déferlante du quartz japonais dans les années 1970 pour la détrôner. Comme pour Lange, c’est la réunification qui, en ouvrant de nouveaux marchés, va ressusciter la marque qui joue la carte de l’innovation, avec sa première montre radio pilotée, la Mega 1 (1990), et sa première montre solaire, la Mega Solar (1993).

MORITZ GROSSMANN. Manufacture fondée en 2008 par Christine Hutter, dont le nom rend hommage au père fondateur de l’horlogerie à Glashütte. (Modèle Moritz Grossmann Réserve de marche classique) Leica

Aujourd’hui, on recense une bonne cinquantaine d’horlogers de toutes tailles outre-Rhin, dont la plupart ne franchissent pas les frontières allemandes. D’autres s’exportent avec succès, tel Hanhart et ses montres de pilote jadis portées par Steve McQueen, Nomos et ses garde-temps sobres à prix sages et MeisterSinger et ses modèles à une seule aiguille (précis à cinq minutes près!). Même Leica, la mythique entreprise d’appareils photo, s’est diversifiée en juin 2018, avec deux premières montres «made in Germany», les L1 et L2.

Curieusement, peu des marques qui doivent leur retour en grâce à la réunification célèbrent cet hiver l’anniversaire. Seul A. Lange & Söhne présentait en janvier 2019, au Salon horloger de Genève, SIHH, une nouvelle version du modèle de 1994 sur son stand où étaient exposés des pans du mur de Berlin.

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